« Le rôle du Giec n'est pas de faire des recommandations »

Le 8 août dernier, les États ont approuvé à l'unanimité le rapport spécial du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) sur l'utilisation des terres. Un nouveau rapport coup de poing qui souligne les risques pour la sécurité alimentaire sur une planète de plus en plus peuplée. Mais les scientifiques – et c'est une première – font aussi un bilan de l'état des sols et les conséquences climatiques de son exploitation humaine. Explications avec l'une des auteurs du rapport, Nathalie de Noblet-Ducoudré, bioclimatologue au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement et corédactrice du chapitre 2.

 

Quel est le lien entre les sols et le réchauffement climatique ?

Nous sommes coutumiers de l'influence du climat sur les sols : nos plantes poussent là où il y a de l'eau et où la chaleur est suffisante, mais nous sommes moins coutumiers de l'influence que les surfaces exercent sur la planète. Nous savons aujourd'hui que lorsque nous déforestons une région, du CO2 est relargué vers l'atmosphère contribuant à augmenter la concentration en gaz à effet de serre. La déforestation, la dégradation de nos zones humides et tourbières (des zones riches en carbone et en biodiversité) contribuent de 10 à 15 % à la teneur en CO2 de l'atmosphère. Malgré cela, les surfaces continentales nous rendent aujourd'hui un fier service en absorbant plus ou moins 29 % du CO2 émis par les activités humaines.

Mais ce n'est pas tout, ces surfaces échangent également avec l'atmosphère de l'eau et de la chaleur, de l'eau par évapotranspiration, et de la chaleur par convection de chaleur sèche. Ces deux phénomènes contribuent à modifier la température de la surface et de l'air ambiant, l'humidité de l'air, et l'intensité de la convection contribuant à la formation des précipitations. Par exemple, lorsque nous reforestons une région, la surface se rafraîchit par évapotranspiration, ce qui donne cette sensation de fraîcheur lorsque l'été, par exemple, nous marchons d'un champ de blé fauché et pénétrons dans un boisement. Selon la couverture de végétation, nous contribuons à ce que j'appelle le confort hydro-thermique de nos lieux de vie.

 

Quel impact concret le réchauffement climatique va-t-il avoir sur les terres agricoles françaises  ?

Il n'y a pas que le réchauffement qui va affecter les cultures, il y a aussi le changement des régimes de précipitations et l'augmentation de plusieurs événements extrêmes : intensification des vagues de chaleur qui deviennent plus fréquentes et durent plus longtemps, intensification des pluies intenses. Dans le nord de la France, l'augmentation des températures peut conduire à un allongement de la durée de saison de croissance des plantes qui bénéficient alors d'un temps plus long pour élaborer un bon rendement. Mais dans le Sud, le réchauffement entraîne une augmentation des risques d'échaudage, c'est-à-dire de dépassement de niveaux de température pouvant être tolérables pour les cultures pendant l'élaboration de leurs rendements. L'évapotranspiration augmente au printemps et en été, conduisant à un assèchement plus rapide des sols. Les événements plus fortement précipitants aggravent les risques d'inondation. Je pense qu'il faut réaliser que ce n'est pas l'augmentation de la moyenne annuelle de température qui est importante ou problématique, c'est son cortège de perturbations : modification de la variabilité saisonnière des pluies et de la température et augmentation des événements extrêmes.

 

"Certaines préférences alimentaires ont une empreinte carbone plus importante que d'autres"

 

Le dernier rapport du Giec interroge l'impact de l'élevage sur le réchauffement climatique. Pour le dire trivialement : doit-on tous devenir végétariens pour sauver la planète ?

J'aimerais rappeler ici que le Giec ne fait pas de recommandations et n'est pas prescriptif. Ce n'est pas son rôle. Notre travail, dans le cadre du Giec, est de faire un état des lieux des connaissances à un instant T. Ce rapport dit que certaines préférences alimentaires ont une empreinte carbone plus importante que d'autres. Une alimentation basée sur des fruits et légumes de saison, des graines et des céréales aura une empreinte carbone plus faible qu'une alimentation carnée. Rappelons que près de la moitié des émissions de méthane proviennent des ruminants (bovins, bœufs, moutons et chèvres) et des rizières. Nos choix de consommation peuvent donc avoir un impact positif sur l'atténuation du changement climatique via une réduction des émissions de GES. Mais il est important de rappeler aussi que les pertes agricoles et déchets alimentaires à l'échelle mondiale s'élèvent à plus de 25 % de la production, contribuant à un relargage de CO2 dans l'atmosphère qui, entre 2010 et 2016, représentaient 8 à 10 % des émissions du secteur des systèmes alimentaires. Réduire ces pertes et gaspillages permettrait de contribuer en partie à l'atténuation du changement climatique.

 

Depuis quelques années en France, de plus en plus de mesures de restriction d'eau sont prises en raison de sécheresses. Faudra-t-il s'y habituer à l'avenir ?

Comme l'a clairement montré le précédent rapport du Giec, ces événements extrêmes – plus fréquents, plus intenses – augmenteront d'autant plus que le réchauffement augmentera. Mais je pense qu'il ne faut pas s'y habituer, il faut agir vite et atténuer le réchauffement dès aujourd'hui. Ce rapport affirme que les solutions existent, qu'il n'y a pas de réels défis techniques, et que ce c'est qu'une question de volonté sociétale et politique. Il présente de nombreuses évidences qu'une meilleure gestion des terres jouera un rôle important dans la lutte contre le changement climatique, mais il met aussi très clairement en évidence que, sans une réduction drastique des émissions de GES de tous les secteurs d'activité, nous ne parviendrons pas à maintenir le réchauffement sous la barre des 2 °C. La terre doit en effet demeurer productive pour maintenir la sécurité alimentaire.

 

Le Point