« Passion » : portrait de groupe tissé d’errances sentimentales

L’avis du « Monde » – à ne pas manquer

Cinéma. Cela fait un an qu’on a pu découvrir dans les salles françaises la sensibilité extraordinaire du cinéaste japonais Ryusuke Hamaguchi, né en 1978, grâce aux sorties coup sur coup, à quelques mois d’intervalle, de ses deux derniers films : Senses, fresque intime sur les sorties de piste de quatre femmes en miroir, puis Asako I & II, bluette adolescente virant à la hantise conjugale. Leur beau parcours d’exploitation a conduit la société de distribution Art House à exhumer le tout premier long-métrage du cinéaste, Passion, qui remonte à 2008, aux sources d’une œuvre entamée il y a désormais plus de dix ans.

Projet de fin d’études d’Hamaguchi, alors élève à l’université des arts de Tokyo, Passion appartient à une période où l’allègement et l’expansion du matériel numérique avaient favorisé le passage à l’acte de toute une génération de jeunes réalisateurs. Adepte de l’autoproduction, Hamaguchi s’est fait, grâce à cela, une petite place dans le paysage du cinéma indépendant, à coups de documentaires (une trilogie sur les survivants du séisme de 2011 à Tokyo) et d’expériences hybrides (Intimacies, 2012, variation sur une pièce de théâtre).

Tourné dans une texture d’image qui renvoie à une page déjà résolument tournée du numérique, Passion ne manquera pas d’être pointé pour sa précarité et ses tâtonnements techniques, typiques d’une œuvre de formation (le cinéaste n’était alors âgé que de 29 ans). Mais cela ne pèse pas grand-chose au regard de la forte teneur émotionnelle et, déjà, de l’incroyable maturité du film, radiographiant les constructions affectives d’une génération et l’instable constitution des cœurs. Portrait de groupe tissé d’errances sentimentales et d’une profuse matière verbale, Passion semble annoncer Senses sous bien des aspects, sans toutefois être dépourvu d’une vie propre, d’une pulsation singulière.

Amitiés vacillantes

Le récit s’attache à un petit groupe d’amis, trois hommes et trois femmes, parmi lesquels deux couples installés. Lors d’un dîner d’anniversaire, Tomoya (Ryuta Okamoto) et Kaho (Aoba Kawai) s’apprêtent à annoncer leur mariage, mais, au moment de se lancer, le premier laisse transparaître un moment d’hésitation. Autour de la table, la nouvelle n’est pas reçue de la même façon par tout le monde, suscitant l’ostensible jalousie de certains. Au fil de la nuit et des jours qui suivent, ces dérapages vont mettre au jour les incertitudes et ressentiments enfouis au cœur des relations mutuelles, au point d’en contester le bien-fondé, comme le caractère apparemment immuable. Les couples et les amitiés vacillent, comme si celles-ci avaient, dès le départ, été mal distribuées.

Passion se penche ainsi sur un moment particulier de la vie des jeunes adultes, ce point de bascule où les engagements à prendre – le mariage, les enfants – referment doucement l’éventail des possibles et des libertés qui coïncident avec l’âge de jeunesse, et qui devient source d’angoisses et de remises en question. La tentation d’une relation extraconjugale, d’une ouverture, d’un « ailleurs » au foyer, vient cueillir simultanément les trois hommes, qui, ensemble ou à tour de rôle, se glissent en secret dans l’appartement de Takako (Fusako Urabe), une amie et maîtresse aux mœurs libérées. Oscillant d’un personnage à l’autre, le film se resserre autour d’un point aveugle : la masse d’inavoué qui gît entre Tomoya et Kaho – l’incertitude de l’un, la peur panique de l’autre – et rend leur projet de mariage purement performatif.

Hamaguchi, moins moraliste que thérapeute, ne déconstruit le lien amoureux que pour mieux le réparer

Il est stupéfiant de voir que, dès ce premier film, l’art de la conversation constitue déjà la matière première du cinéma d’Hamaguchi. Des conversations longues, puissantes, introspectives, où la parole revêt un caractère quasi « spéléologique », si l’on peut dire, tant il s’agit de plonger toujours plus profondément dans les échanges, de s’immerger en eux, pour en faire jaillir quelque chose – une exigence d’honnêteté, une meilleure compréhension de soi et des autres. Cela occasionne une suite de scènes magnifiques, fondées dans la durée, les discussions s’enfonçant tête baissée dans la nuit et dans le temps, traversant tout un dégradé d’éclairages nocturnes et urbains, jusqu’aux lueurs blêmes du petit matin (le très beau plan-séquence d’aveu amoureux à l’aube devant un paysage industriel). La caméra se penche autant sur la parole que sur l’écoute, dans une dialectique qui ne contribue qu’à exhausser la présence humaine.

Hamaguchi, moins moraliste que thérapeute, ne déconstruit le lien amoureux que pour mieux le réparer. S’il ne décèle en lui qu’incertitude et hésitation, ce n’est pas pour le brocarder, mais pour l’exempter de toute illusion holistique. Ainsi, c’est en reconnaissant le caractère nécessairement hétéroclite et boiteux de leurs sentiments, que Tomoya et Kaho accéderont enfin au cœur incandescent de leur intimité, à la faveur d’une dernière séquence absolument bouleversante.

 

Le Monde