Akram Belkaïd : « Le peuple algérien veut plus »

Économie, politique, histoire, identité, géographie, L'Algérie, un pays empêché en 100 questions aux éditions Taillandier balaie des problématiques transversales et des points précis. La forme du livre d'Akram Belkaïd offre aussi cet avantage de permettre tout autant une lecture à plusieurs entrées possibles que linéaire. L'ouvrage didactique et pédagogique offre alors au lecteur de roboratifs chapitres, détaillés, précis et jamais clos sur des réponses univoques.

Dès le titre, le pays est décrit comme « empêché », véritable fil rouge du livre qui se tend pour mieux courir au long des 100 questions. Un pays empêché, car comme l'écrit Akram Belkaïd, « l'Algérie pourrait. Mais elle arrive à peu. Vue de l'extérieur, elle donne l'impression de se restreindre et de se chercher en permanence comme si de puissantes forces invisibles l'empêchaient de prendre enfin son envol ». On songe évidemment à un Gulliver empêtré dans les rets de 1 000 lilliputiens qui prennent pour l'Algérie aux si riches potentiels, la forme de la dépendance hallucinée aux hydrocarbures, de choix économiques lourdement planifiés ou du poids de l'histoire figée jusqu'à devenir une mythologie, voire une mythographie étouffante.

Mais Akram Belkaïd montre aussi que ce pays empêché est un pays qui n'attend que de prendre « son envol ». Il montre très bien le dynamisme d'une société fortement alphabétisée et ouverte au monde, dans laquelle la jeunesse et les femmes tiennent une place évidente et où les ressources naturelles sont multiples. Un autre visage de l'Algérie se dessine alors, autre que celui habituellement offert, entre costume vert des militaires et khamis blanc des islamistes.

Ce livre tend 100 clés utiles au verrou algérien à qui veut apprendre sur le passé de ce pays, mais aussi comprendre ce présent qui emporte sous le flot populaire toutes les certitudes figées sur ce pays.

 

Pourquoi poser d'emblée, dès le titre, que ce pays serait « empêché » ?

 

Il aurait été possible de qualifier le pays d'« enlisé », mais le terme « empêché » traduit mieux l'idée que l'Algérie est un pays qui a le potentiel d'être à un niveau de développement élevé, mais qui n'y arrive pas en raison de fortes entraves qui l'en empêchent. C'est un pays comme prêt à prendre son envol, mais qui ne le pourrait pas en raison de gros filins qui le bloquent. Ce pays est empêché essentiellement par ceux qui le dirigent depuis l'indépendance et qui ont totalement fait fausse route dans leur projet de développement du pays. Des erreurs ont été faites dans le projet de développement national, même si l'Algérie s'est quand même construite cahin-caha. Un second problème de fond est d'ordre économique. L'Algérie vit d'un système de mono-exportation, sur une économie qui repose, à 95 % du PIB, sur l'exportation du gaz et du pétrole et qui empêche toute diversification. Comme d'autres pays exportateurs d'hydrocarbures, l'Algérie souffre de ce qui est appelé le « mal hollandais ». Mais le vrai problème est d'ordre politique, il concerne les gens au pouvoir qui décident – ou qui ne décident pas d'ailleurs -, et qui ne sont comptables d'aucun de leurs actes devant le peuple. En théorie, l'Algérie est tout sauf un pays pauvre. Sa situation actuelle est non seulement inacceptable, mais tout autant inadmissible. C'est un pays qui a des atouts : de l'eau, de l'énergie, un capital humain jeune et formé, avec une diaspora dynamique, sa situation géopolitique la place également à un carrefour stratégique. Tous les facteurs sont réunis là pour un développement économique dynamique. Mais l'Algérie se contente de peu.

 

Le mal algérien serait-il d'être « trop » ? Trop de potentiels qui finissent par le handicaper. Au-delà d'un mal algérien, peut-on parler d'un paradoxe algérien  ?

 

La rente pétrolière, outre qu'elle engendre corruption et verrouillage de l'économie, dispense des efforts nécessaires pour s'en sortir. D'autres pays ont pourtant démontré que le pétrole n'empêche pas la diversification de leur économie. La question est donc que la remise en cause des hydrocarbures aurait dû se poser, tôt ou tard. Une décision politique aurait dû être prise. Mais la rente pétrolière a signifié la solution de facilité, de l'argent facile entrant en masse, alimentant un circuit de corruption. Cela a tué littéralement l'économie. Dans les années 1970, l'Algérie avait quand même un projet de développement et d'industrialisation qui s'appuyait sur ses exportations. Cela a été plus ou moins bien réalisé, surtout en raison de l'encadrement dirigiste et planifié qui a été choisi. Mais au moins le projet existait. Désormais, les projets économiques sont ceux d'une économie de comptoir. Au-delà des grandes déclarations, l'Algérie reste surtout dans un rôle de pays importateur.

 

Le 22 février, date du début des manifestations contre la cinquième candidature d'Abdelaziz Bouteflika, a-t-il été une totale surprise ou a-t-il été précédé de signes avant-coureurs  ?

 

Il serait facile de trouver à ce soulèvement populaire qui dure des explications a posteriori. Il me semble qu'il s'agit d'une énorme surprise, surtout au regard de l'ampleur de la mobilisation qui est très importante. Mais il est vrai aussi qu'il y avait des signes avant-coureurs tels que la colère de la jeunesse qui s'exprimait dans les stades, sur les réseaux sociaux. Tout autant, le nombre important de mouvements sociaux, émeutes, grèves, certes localisés, mais récurrents. Le mot clé explicatif est la libération d'une colère longtemps contenue par rapport au projet d'un cinquième mandat. Le pouvoir s'est trompé en pensant que cette perspective allait être acceptée et n'a pas compris que c'était la provocation de trop. L'élément factuel déclencheur a été le meeting du FLN à Alger durant lequel hommage a été rendu à la photo encadrée du président, et durant lequel des discours laudateurs ont été tenus sur un homme dont tout le monde savait qu'il ne pouvait tenir sa fonction. Cette colère populaire jusque-là silencieuse a explosé. Cette colère était contenue, car les Algériens avaient gardé très vif le souvenir des années 1990 et de la guerre civile. Ils observaient également les pays arabes, tels la Syrie ou la Libye, dont les soulèvements populaires avaient abouti à la destruction de leur pays. Cette peur diffuse a disparu. Une prise de conscience s'est faite collectivement.

 

A-t-on sous-estimé la conscience politique du peuple algérien ? Ce qu'on pourrait qualifier d'« État profond » pour reprendre une image classique, s'est-il heurté à un « peuple profond » méconnu ou ignoré par le pouvoir algérien  ?

 

Effectivement. C'est d'ailleurs récurrent dans l'histoire de l'Algérie. De tels soulèvements sont arrivés pendant la période coloniale. Par exemple, au moment où les Français avaient eu l'impression d'avoir gagné sur tous les plans, y compris politiques, il y a eu les manifestations du 11 décembre 1960. Cette irruption populaire soudaine a alors envoyé le message clair qu'il sera impossible de conserver l'ordre colonial en l'état. Les émeutes d'octobre 1988 ont été aussi l'irruption de la colère de la jeunesse. Cela a été un bain de sang qui a débouché sur une brève ouverture démocratique.

Mais, même si cette conscience politique populaire qui s'exprime est spontanée, les manipulations ne sont pas à exclure non plus. Il est possible qu'il y ait eu des tentatives de manipulations. Mais je pense que même les manipulateurs ont alors été dépassés par l'ampleur des événements. Dans l'appareil politique algérien, certains ne voulaient pas plus de ce cinquième mandat que le peuple algérien. Mais je ne pense pas qu'ils ont envisagé l'hypothèse même de 10 à 15 semaines de manifestations continues. L'ampleur du mouvement a dépassé tout le monde. Un vrai mouvement de panique a saisi le pouvoir. Le discours de l'armée a ainsi évolué ; le général Gaïd Salah, de très menaçant au début du mouvement, a atténué ses mots et diatribes. Le système a été totalement dépassé.

 

Le Point