Algues vertes : « Le désastre s'étend de la Normandie à la Gironde »

Les algues vertes qui affectent, depuis plusieurs décennies, la Bretagne se propagent cet été sur les côtes de Normandie… Le maire de Gatteville-Phare (Manche) a ainsi pris la semaine dernière un arrêté municipal constatant « l'accumulation importante d'algues » sur l'une de ses plages et en interdisant l'accès en raison des « risques de toxicité liés à la production des gaz résultant de la putréfaction des algues ». La plage de Barfleur a également été touchée. Entretien avec André Ollivro, porte-parole de l'association Halte aux marées vertes.

 

Votre association a été créée en 2001 pour dénoncer la prolifération des algues vertes et exiger que l'État et les collectivités remédient à ce problème. Près de deux décennies plus tard, avez-vous le sentiment d'avoir été entendus ?

Pas vraiment. Les premières marées vertes remontent au début des années 70. Les années ont passé. On nous a fait de belles promesses, mais le problème est toujours là. C'est pourquoi on maintient la pression. Notre prochaine manifestation aura lieu sur la plage du Valais (actuellement fermée), à Saint-Brieuc, le 25 juillet prochain à 16 heures, et nous organiserons le premier salon de l'étonnante pollution (clin d'œil au festival des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo), le 14 septembre à Planguenoual, plus précisément sur la plage du Jospinet.

 

Les deux décès suspects, intervenus les 6 et 10 juillet derniers dans des zones où prolifèrent les algues vertes, sont-ils vraiment liés à une intoxication à l'hydrogène sulfuré (H2S) produit par ces végétaux au moment de leur décomposition ?L'autopsie du jeune ostréiculteur qui a perdu la vie en baie de Morlaix (Finistère) semble indiquer que sa mort n'est pas liée à ce gaz. Avez-vous des éléments sur ce point ?

Les réponses apportées par les autorités ne précisent pas l'origine de la mort de ce jeune homme. Même s'il n'y a pas de sulfure d'hydrogène dans le sang de l'ostréiculteur, rien ne permet d'affirmer formellement qu'il n'y a pas eu d'intoxication avec les vases ou les algues vertes entourant le parc à huîtres où il travaillait. Je constate que le communiqué de la préfecture fait écho à une montée au créneau des marchands d'huîtres qui appelaient les autorités à l'apaisement en cette période estivale.

"Ces pollutions sont un véritable enjeu de santé publique".

 

Avez-vous des précisions concernant le second décès ?

Non. La préfecture n'a communiqué que sur l'ostréiculteur. Lors des précédentes morts en Côtes-d'Armor, les pouvoirs publics avaient réagi de la même manière, publiant des communiqués du même style, une fois sur deux. Pour les services de l'État, les chiens retrouvés morts à Hillion et le jogger décédé dans l'estuaire du Gouëssant (en 2008 et 2016, NDLR), pour ne prendre que deux exemples, n'étaient pas morts à cause des algues pourries. Or l'autopsie des chiens a démontré que les deux animaux avaient succombé à un œdème du poumon caractéristique de l'empoisonnement à l'H2S. Et le tribunal des affaires sociales de Saint-Brieuc a reconnu que la mort de Thierry Morfoisse (un ramasseur d'algues décédé en 2009) était bien un accident professionnel. Dans son cas, il aura juste fallu attendre neuf ans !

 

Cette année, les algues vertes prolifèrent particulièrement du fait d'un hiver doux et d'un été caniculaire. Avez-vous connaissance d'autres cas d'intoxication ?

On nous signale ici et là des problèmes. Notamment après des baignades dans des eaux où des algues sont en suspension. Le sel contenu dans l'eau de mer semble s'allier avec les produits de décomposition des algues vertes. Dans certains cas, où les taux de concentration sont particulièrement élevés (des mares entre les rochers, NDLR), se forment des solutions d'acide chlorhydrique, voire d'acide sulfurique.

 

Sérieusement ? De l'acide chlorhydrique et de l'acide sulfurique ! Quelles sont les conséquences physiques pour les baigneurs ?

Entendons-nous bien, ce ne sont que des solutions. Mais elles suffisent à créer des irritations des muqueuses et des gerçures pour ceux qui mettent les pieds dans ces eaux sulfureuses. Et si l'état de santé du baigneur est faible, les risques sanitaires sont accrus. Ces pollutions sont un véritable enjeu de santé publique. D'autant que l'on retrouve aussi d'infimes traces de cyanure en plusieurs endroits.

 

À ce stade, combien de morts suspectes dénombre-t-on ?

Aucun décompte précis n'est tenu, mais nous avons des doutes sérieux sur plusieurs cas qui n'ont pas encore été documentés.

 

Un exemple ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous nous interrogeons beaucoup sur un décès remontant à 1984. Il s'agit de la mort du patron du camping du Yar à Saint-Michel-en-Grève.

 

La veuve et les enfants d'un jogger décédé dans les vasières du Gouessant portent aujourd'hui plainte contre l'État. Allez-vous vous porter partie civile dans ce dossier ?

Nous rencontrons l'avocat et la famille pour examiner les suites judiciaires que nous allons donner à cette affaire. C'est notre souhait de nous porter partie civile dans cette affaire dans la mesure où nous portons déjà un lourd contentieux juridique (l'association a notamment déposé une plainte contre X dans un cas d'intoxication liée aux émanations de H2S. L'instruction est en cours, NDLR).

"On ne lutte pas comme on le devrait contre ce qui cause ce phénomène… "

 

Le phénomène se concentrait jusque-là en Bretagne. Or la Normandie est désormais touchée. Combien de communes sont aujourd'hui concernées par les émanations de sulfures d'hydrogène liées aux algues ?

Les services de l'État ont répertorié des centaines de zones toxiques : au fond de criques étroites où l'évacuation des algues ne peut pas se faire, dans des vasières, des estuaires difficiles d'accès. Ces lieux ne sont pas équipés de signalétique sérieuse précisant les dangers qu'encourent les promeneurs qui y passent. En cette période où de nombreux touristes étrangers visitent notre territoire, il faudrait l'affichage de pictogrammes compréhensibles pour toute personne même ne comprenant pas le français.

 

Six plages de la baie de Saint-Brieuc ont été fermées. L'usine de traitement des algues où elles étaient évacuées a dû fermer début juillet, car l'atmosphère du village voisin (Lantic) devenait irrespirable. La situation actuelle vous préoccupe-t-elle ?

La préfecture a fait rouvrir de force la décharge de Lantic. Mais le désastre s'étend désormais de la Normandie à la Gironde, même Binic (dans les Côtes-d'Armor, NDLR) est maintenant touchée. Les plages de Douarnenez et Fouesnant, et bien d'autres encore du côté de La Baule, commencent à voir proliférer les algues. Et comment pourrait-il en être autrement quand on sait qu'on ne lutte pas comme on le devrait contre ce qui cause ce phénomène…

 

Il est bien établi que la prolifération des algues résulte de taux de nitrate anormalement élevés dans les rivières des zones concernées. Les associations environnementales, comme la vôtre, pointent la responsabilité des élevages intensifs de porc dans les rejets d'azote dans les cours d'eau. Mais ces agriculteurs se refusent à jouer le rôle de bouc émissaire…

Au-delà des unités de production de porcs et de volailles dont il est attesté qu'elles rejettent trop d'azote dans la nature, il y a aussi le maraîchage intensif, notamment sur les rives de la Loire et de la Vilaine, qui contribue a la prolifération des algues vertes et désormais des algues brunes.

 

Le premier plan de lutte contre les algues vertes qui visait à faire baisser les taux de nitrate dans l'eau date de 2010. Les marées vertes qui frappent notre pays marquent-elles l'aveu de l'échec des politiques publiques dans ce domaine ?

Le plan algues vertes que vous évoquez résulte des préconisations des rapporteurs publics nommés par François Fillon, alors Premier ministre, après la mort d'un cheval et le coma de son cavalier (sur la plage de Saint-Michel-en-Grève). Mais aussi après la révélation de la mort de Thierry Morfoisse, en juillet 2009. Une décision de justice du 1er décembre 2009 de la cour d'appel administrative de Nantes a jugé l'État responsable de la prolifération des algues. Dans ces conditions, il se devait de réagir. Mais où sont les résultats ? Delphine Batho (ministre de l'Environnement entre juin 2012 et juillet 2013) s'est fait rabrouer par le préfet de région qui a demandé à l'Élysée de trancher. Mais la forteresse agricole a fait pression sur Hollande, notamment par le biais de Jean-Yves Le Drian (qui s'est fait ici le porte-parole du lobby agricole). Et on n'a pas pris les mesures qui s'imposaient.

 

Vous pointez de manière vigoureuse le lobby agricole. Lorsque vous avez commencé à le pointer, il y a une quinzaine d'années, vous vous étiez attiré les foudres des agriculteurs locaux. Au point d'être menacés jusque chez vous, par lettres anonymes mais aussi par des opérations coup de poing comme une manifestation devant votre domicile. Qu'en est-il aujourd'hui ?

L'hostilité à mon égard est toujours là. Mais comme le soutien des différentes associations à mon égard a été très fort, ces groupes de pression ont changé de stratégie. La plupart des élus locaux étant liés à l'agrobusiness (via les chambres d'agriculture, les coopératives agricoles, ou simplement leur activité d'exploitant), les lobbies les utilisent pour créer des contre-feux de communication. Ces élus disent que tout va bien dans le meilleur des mondes et font pression sur les journaux locaux pour ne pas passer d'articles sur les algues vertes pendant l'été.

 

Pour préserver l'activité touristique ?

Peut-être aussi. Je vais vous raconter une anecdote : un jeune travailleur agricole m'a rapporté qu'un chef d'exploitation lui a confié qu'il me « ferait ma fête » s'il me croisait. Ce qui recoupe ce que m'a dit le fils d'un ami dont il transmettait le message : Tu ferais bien de te méfier. Je suis un peu la bête noire de tous ces gens parce que j'ai une grande gueule. Mais mes arguments sont imparables. Même mon médecin m'encourage à continuer le combat. Il me dit que cela entretient ma forme. Peut-être a-t-il raison.

 

Le Point