Arbitrage : Stéphanie Frappart, modèle à suivre

Une éternité. Entre avril 1996, quand Nelly Viennot est devenue la première arbitre assistante en première division (PSG-Martigues) et avril 2019, première rencontre de L1 dirigée par Stéphanie Frappart (Amiens-Strasbourg), il aura donc fallu attendre vingt-trois ans. Bien sûr, entre-temps, les péripéties n'ont pas manqué. Nelly Viennot est devenue « Madame l'Arbitre », l'assistante d'Éric Poulat, un visage connu de la Ligue 1 dans les années 2000, passant tout près de la sélection pour la Coupe du monde 2006, ce qui frôle l'exploit au vu des performances arbitrales tricolores lors des dix dernières années ; Nelly Viennot, aussi, a évité de peu un drame à la Meinau, en 2000, s'écroulant à terre après un jet de pétard par un spectateur, lors du bouillant derby Strasbourg-Metz (25 décibels d'audition perdus). Corinne Lagrange a pris le relais, mais toujours sur la touche. « Avec de la persévérance, n'importe qui peut faire ce que j'ai fait, prophétisait Nelly Viennot  en 2012. Et même mieux ! »

Après une (longue) période creuse où aucune femme arbitre n'émerge, Stéphanie Frappart devient la première arbitre centrale féminine à diriger une rencontre de Ligue 2, en 2014 à Niort. En cinq ans, la Val-d'Oisienne s'impose comme une figure incontournable de la deuxième division. Mais c'est bien lors de cette année 2019 que le destin et la carrière de l'arbitre de 35 ans s'emballent. Premier match de Ligue 1 le 28 avril (Amiens-Strasbourg), finale de la Coupe du monde féminine le 7 juillet, promotion en tant qu'arbitre de Ligue 1 pour la saison 2019-2020, et enfin, cette désignation royale : Stéphanie Frappart arbitre ce mercredi la Supercoupe d'Europe, entre Liverpool – vainqueur de la Ligue des champions, et Chelsea – lauréat de la Ligue Europa. « C'est une magnifique année qui récompense le travail et l'investissement de Stéphanie, salue Stéphane Lannoy, ancien arbitre international. Son parcours force le respect. » « Je suis très heureuse, et cela a vraiment été une surprise, a réagi l'arbitre francilienne sur le site de l'UEFA. C'est un grand honneur pour moi, et pour toutes les femmes arbitres. J'espère leur servir d'exemple, et aussi à toutes les filles qui auraient envie de se lancer dans l'arbitrage. »

 

Aussi rapide et endurante que les hommes

Stéphanie Frappart a manié son premier sifflet et ses premiers cartons dès l'âge de 13 ans, alors qu'elle était elle-même footballeuse. « Je voulais mieux connaître les lois du jeu, alors, j'ai commencé à arbitrer. » Sa récente nomination d'arbitre de Ligue 1 va lui permettre de changer de dimension. Avec le statut d'arbitre fédérale 1, elle devient une professionnelle à temps plein, rémunérée à hauteur de 6 000 euros bruts mensuel. Un salaire auquel il faut ajouter les primes de matches, payées près de 3 000 euros l'unité. Soumise aux mêmes tests physiques que les hommes, Frappart ne bénéficie d'aucun cadeau. « Il n'y a aucune distinction, alors que les tests sont extrêmement exigeants, confirme Stéphane Lannoy, observateur des arbitres pour la Ligue 1 et l'UEFA. Des répétitions de sprints de 40 mètres avec des temps imposés, du fitness, de l'endurance, et ce qu'on appelle le “yo-yo test”, un enchaînement de demi-tours qui fait très rapidement monter dans le rouge sur le plan cardiaque. » « Stéphanie Frappart prouve qu'elle est une athlète, indique Bruno Derrien, ex-arbitre international. Les tests sont pointus, il y a régulièrement des arbitres qui échouent. Un arbitre doit toujours être proche de l'action et suivre un entraînement soutenu. »

Dans un milieu où chaque parole et chaque geste sont commentés, elle brille surtout par sa discrétion. Si les journaux parlent d'elle comme d'une pionnière, ils ont rarement l'occasion de débattre de polémiques liées à son arbitrage. Stéphanie Frappart, qui prépare ses matches en étudiant le jeu des équipes (« J'anticipe tout ce qui peut se passer avant, pendant et après le match », décrivait-elle dans un numéro de L'Équipe Enquête, en 2016), a rapidement mis les joueurs et entraîneurs de Ligue 2 dans sa poche, même si certains semblaient a priori réticents : « Elle était loin de l'action, elle faisait du patinage, elle a sifflé des choses qui n'existaient pas… Une femme qui vient arbitrer dans un sport d'hommes, c'est compliqué. Nous, notre métier, c'est le football, un sport engagé. » Auteur de cette sortie bien maladroite en conférence de presse, en 2015, l'entraîneur de Valenciennes Le Frapper n'avait pas vraiment été soutenu par ses collègues et avait été contraint de revenir s'excuser quelques instants plus tard.

 

Le regard des autres

« Je n'ai pas encore observé Stéphanie sur le terrain, précise Lannoy, mais, selon ce que j'ai vu à la télévision, c'est une arbitre accessible, qui dispose d'une autorité naturelle, sans autoritarisme ni condescendance. Elle est très respectueuse, et ne se pose pas 36 000 questions. Stéphanie arbitre sans calculs. » Le regard des joueurs, aussi, change, selon Bruno Derrien, observateur avisé du championnat de France : « Je constate une certaine retenue. Comme c'est une femme qui arbitre, les joueurs n'ont pas le même comportement, ils montrent plus de respect. »

Stéphanie Frappart, qui n'avait pas hésité lorsqu'elle avait dû sortir le carton rouge le plus rapide de l'histoire de la Ligue 2, après 56 secondes de jeu (Nîmes-Valenciennes en 2016), va découvrir cette semaine un nouveau monde. Celui des stars du football, des matches engagés et à enjeux, des polémiques liées aux nouvelles règles du football et à l'arbitrage vidéo. « Stéphanie doit s'appuyer sur son vécu et ses qualités, conseille Stéphane Lannoy, arbitre de la demi-finale de l'Euro 2012 (Italie-Allemagne). » Un défi de plus à relever pour l'arbitre de 35 ans, qui pourrait être rejointe dans quelques années par d'autres arbitres du sexe féminin. « Évidemment, on souhaite que Stéphanie ne soit pas la seule, l'arbitrage au féminin se développe », assure Lannoy, qui est aussi le directeur technique régional en arbitrage des Hauts-de-France, et cite en exemple Clémence Goncalves (25 ans), qui arbitre à la fois la D1 féminine et le championnat masculin régional, en attendant de voir plus haut. « L'arbitrage se féminise comme le football se féminise, et il faut des locomotives pour susciter des vocations », se réjouit Bruno Derrien. Après avoir vu Stéphanie Frappart au milieu des Reds de Liverpool et des Blues de Chelsea, les jeunes filles seront peut-être nombreuses à ajouter dans leurs fournitures de rentrée un sifflet, des cartons et des crayons de couleur. Jaune et rouge, bien sûr.

 

 

Le Point