Aurélie Champagne : « Zébu Boy est un roman sur la survie et le deuil avant tout »

Elle aura mis 15 ans à accoucher de son histoire. Aurélie Champagne, journaliste de formation, avait déjà écrit plusieurs versions du roman, toutes refusées par les maisons d'édition. Mais à 41 ans, la Parisienne voit enfin son premier roman édité. Une fiction sur fond d'histoire racontée à travers la voix singulière du charismatique Ambila, alias Zébu boy. Mars 1947, des milliers de soldats malgaches fraîchement débauchés de l'armée française pour être renvoyés dans les plantations, sans reconnaissance ni pension, croient dur comme fer en l'indépendance. Leur rancœur est d'autant plus forte que l'assemblée française reste sourde à leurs revendications indépendantistes. De nombreux insurgés se soulèvent et attaquent les colons français à coups de sagaies et de haches protégées par des amulettes censées leur permettre d'éviter les balles... S'ensuit une répression militaire française nettement plus violente. Les pertes sont effroyables avec 30 000 morts estimés du côté malgache. Ce pan dramatique de l'histoire de l'île rouge, Aurélie Champagne ne l'a vécu qu'à travers la littérature. Et pourtant, elle retranscrit avec précision le contexte historique des événements et l'ancrage culturel nourri de croyances, de deuil et de survie.

 

Le zébu est l'emblème de Madagascar. Dans le livre, vous décrivez tour à tour Zébu Boy comme un être mystique, le maître des zébus, de la guerre et des plantes… Qui est-il ?

C'est la question centrale du livre. À Madagascar, les zébus boys sont d'abord ces jeunes gens qui pratiquent la savika, une discipline proche de la tauromachie sans mise à mort de l'animal, et défient les zébus lors de fêtes. Mon personnage Ambila a été surnommé ainsi parce qu'il excellait en la matière. Combattre le zébu a été sa première formation en tant que guerrier. Parce qu'Ambila est avant tout un guerrier : de l'arène aux combats en métropole. De manière plus métaphorique, c'est aussi quelqu'un qui combat pour sa survie, qui sauve sa peau pendant les longues années de détention dans les frontstalags [camps de prisonniers de l'armée allemande situés sur le territoire français, NDLR] avec les autres soldats de « la très grande France » issus des colonies. Ambila pensait revenir avec un peu de sous, une nationalité française ou au moins une aura. Mais il rentre sans rien de tout cela. Il se met donc en tête de se battre pour récupérer le troupeau de zébus de son père. Zébu boy est un combattant et un survivant.

 

Le livre est à la croisée de plusieurs genres, entre la fiction, le roman historique mais aussi initiatique. Dans quelle catégorie situez-vous votre récit ?

J'ai d'abord voulu écrire une fiction. J'ai mis du temps à trouver l'histoire que je voulais raconter. C'est venu au fil des périodes de ma vie. Zébu Boy n'est pas un livre historique, mais, dès le départ, j'ai eu envie de situer mon récit en 1947, à Madagascar, dans un endroit de l'histoire finalement assez mal retranscrit par les livres scolaires. Pour moi, l'insurrection malgache c'était une ligne dans mon bouquin de terminale, une anecdote du passé colonial. Quand je me suis rendue à Madagascar, pour la seule et unique fois de ma vie à 20 ans, j'ai rencontré un enseignant de l'université de Tuléar [au sud de Madagascar, NDLR]. Il était très étonné que je porte un nom malgache et que j'ai l'air d'une vahaza [étrangère, blanche, NDLR]. On a discuté pendant plusieurs heures et il a été le premier à me raconter l'insurrection malgache. Je me suis rendue compte grâce à lui à quel point c'était une histoire vivante qui s'enracinait dans la vie des familles.

À mon retour à Paris, j'ai discuté avec des spécialistes et me suis documentée en lisant tout ce qui me tombait sous la main. Cela m'a beaucoup marquée parce que je me suis rendu compte que je ne savais rien. J'avais envie que le livre soit juste. C'était très important qu'il y ait cette exactitude historique. Pour autant, le livre reste un roman de fiction aux confins du roman d'aventure. L'histoire se tient en quelques jours, mais ménage des allers-retours dans le passé.

 

Qu'est-ce qui vous a le plus surpris en découvrant ce pan de l'histoire de Madagascar ?

L'épisode des quatre-cinq jours qui ont suivi l'insurrection m'a marquée. La plupart des insurgés étaient convaincus qu'ils allaient gagner l'indépendance. Joseph Raseta, député et figure de l'indépendance malgache, avait dit que si les forces rebelles tenaient pendant trois jours, la communauté internationale finirait par reconnaître Madagascar comme pays libre et indépendant. Cette conviction du côté des insurgés a été balayée d'une pichenette par la métropole, au moment où la France a rapatrié deux bataillons de tirailleurs sénégalais. Puis la résistance a duré pendant des mois. C'est comme s'il y avait eu deux insurrections : le coup du 29 mars, puis la révolte sourde qui s'est faite en forêt.

 

Vous l'avez dit, le livre est documenté et donc très ancré dans la réalité historique et culturelle malgache, notamment à travers le lexique… Comment vous êtes-vous imprégnée d'une culture finalement très éloignée de la vôtre ?

J'ai une attache intime à Madagascar, de par mon nom malgache, Razafindrakoto, que j'ai porté pendant les vingt premières années de ma vie sans savoir ce que je devais mettre derrière. Il y avait une espèce de mythe familial qui disait que ce patronyme signifiait « fils de prince ». Avec mes frères, on trouvait ça génial. Sauf qu'en racontant cette histoire à Madagascar, on m'a ri au nez en m'expliquant que mon nom était l'équivalent de Durand ! Très vite, cette recherche d'origine est devenue secondaire, c'est l'île et son histoire qui sont devenues le sujet central pour moi. Il m'a fallu comprendre son système de croyances, le culte des ancêtres, la relation aux morts et à l'invisible… Pour autant, je n'ai pas d'attaches, pas de parents là-bas. Du coup, j'ai un rapport très distancié, voire fantasmatique à l'île. C'est la synthèse de plusieurs années de documentation, notamment sur les plantes, la pharmacopée, la médecine talismanique, mais aussi sur les noms qui m'ont permis de retranscrire au mieux tout ça.

 

La littérature sur la période insurrectionnelle malgache est-elle foisonnante ou avez-vous rencontré des difficultés à vous documenter ?

Les sciences humaines documentent de plus en plus l'historiographie. Jacques Tronchon a été l'un des premiers historiens à éditer une thèse sur l'insurrection chez Karthala [en 1982, NDLR]. Il y a quand même beaucoup d'éditeurs qui font un travail de fond assez incroyable sur le sujet. Le 50e anniversaire de l'insurrection a donné lieu à des colloques avec des spécialistes comme Jean Fremigacci – qui est une éminence absolue sur 1947 [État, économie et société coloniale à Madagascar (fin XIXe siècle - 1940), NDLR] – ou Françoise Raison-Jourde qui a également énormément travaillé sur le sujet. Pour qui cherche de l'information, il est possible de trouver, même si elle n'est pas évidente. Il ne faut pas non plus négliger l'apport des écrivains malgaches comme Jean-Luc Raharimanana qui a écrit sur l'insurrection bien avant moi en partant en forêt et en réalisant des entretiens. L'année dernière, un documentaire est sorti, Fahavalo de Marie-Clémence Paes qui parle des derniers insurgés en forêt. Bref depuis quelques années des voix d'historiens, de documentaristes ou de romanciers s'élèvent et convergent.

 

À qui s'adresse finalement le livre ? Avez-vous notamment pensé à la diaspora malgache en l'écrivant ?

Je serai hypercurieuse de rencontrer ce lectorat-là. Comme je serai curieuse d'avoir des retours de lecteurs qui n'ont rien à voir avec l'histoire de Madagascar, parce que Zébu Boy est un roman sur la survie et le deuil avant tout. On se formule très souvent la question de la vie après la mort, mais plus rarement celle de la vie après la mort des autres. Ambila a été confronté plusieurs fois à la mort. Mais il doit apprendre à vivre après la mort des autres. Survivre à ceux qu'on aime, à ses ennemis, à ceux qui nous entoure ou qui ont croisé notre trajectoire est la question centrale du livre et qui résonne en nous tous.

 

Comment écrire sur la survie dans ce contexte historique quand on ne l'a pas vécu ?

La survie est très individuelle. Je ne sais pas comment on écrit la survie à des massacres. Dans Zébu Boy, je raconte surtout les combats et les affrontements, comme l'attaque des insurgés dans le camp de la Brigade d'Extrême-Orient à Moramanga, et moins les massacres. J'ai fait converger mes sources de documentation et mon imagination. C'est là que la puissance et la liberté romanesques interviennent et permettent de s'emparer de ce genre de choses.

Quant à la question de la survie… Ayant perdu des gens autour de moi, je fais passer mon héros par des chemins qui font échos à mon histoire individuelle. Mais c'est une vraie question, est-ce qu'il faut être témoin pour écrire ? À quel endroit tire-t-on la légitimité pour conter ce genre de récit ? Je pense que cela dépend de la démarche littéraire. Encore une fois, la mienne n'est pas historique mais littéraire. En cela, je pense pouvoir avoir les pleins pouvoirs. Mon histoire est celle d'un ancien soldat indigène des troupes coloniales, parqué pendant plusieurs années, jusqu'à son retour au pays où il est happé, non pas par idéologie mais pour des raisons très pragmatiques, par une insurrection qui survient six mois après son retour. Il me semble qu'une trajectoire individuelle complète comme celle-ci n'a jamais été restituée.

 

RFI