DVD : « Fin août, début septembre », quand Olivier Assayas filmait l’apprentissage du deuil

Il fut un temps où 20 ans était un âge respectable pour un film : c’était celui de La Règle du jeu (Jean Renoir, 1939) quand les jeunes gens de la Nouvelle Vague se mirent à réaliser des films. Aujourd’hui que le cinéma est bien plus que centenaire, vingt ans, ce n’est plus grand-chose. Sorti en février 1999, Fin août, début septembre était déjà le septième long-métrage de fiction d’Olivier Assayas, qui en est aujourd’hui à son dix-septième (Doubles vies, sorti en janvier).

Tourné sur pellicule argentique super-16, le film est assez ancien pour avoir été restauré et être édité en Blu-Ray et DVD, assez jeune pour paraître encore familier. Après tout, chaque mercredi, on retrouve à l’écran l’un ou l’autre des membres de la tribu qu’Assayas avait réunis : Amalric, Balibar, Descas, Cluzet, Ledoyen, Caravaca… (Mia Hansen-Love, qui faisait alors ses débuts d’actrice, est passée de l’autre côté du miroir). Mais à revoir le film sur un écran numérique, cette familiarité prend le tour un peu inquiétant d’une séance de spiritisme. Il y a vingt ans, Fin août, début septembre racontait l’apprentissage de la perte par un groupe de jeunes gens qui ne le sont plus tout à fait. Tourné dans les derniers temps de l’ère analogique, il raconte aujourd’hui l’effacement d’une manière de vivre, d’aimer, de travailler… 

Au centre du film, il y a la figure saturnienne d’Adrien (François Cluzet). Romancier reconnu mais peu lu, il est l’aîné de quelques années de Gabriel (Mathieu Amalric), qui vivote à la périphérie du milieu de l’édition. Quand le film commence, Gabriel vient de quitter Jenny (Jeanne Balibar) et le couple défait tente de se débarrasser du deux-pièces parisien dans lequel il a vécu. Adrien et Gabriel partent pour Mulhouse, où le premier a grandi, pour y tourner un épisode d’une série documentaire. Gabriel vit une liaison tumultueuse avec Anne (Virginie Ledoyen), styliste qui aime à déconstruire sa propre vie.

Marivaudage parisien

C’est le matériau d’un marivaudage parisien. Dans les bonus de l’édition DVD, Olivier Assayas explique pourquoi il a préféré le super-16 au 35 mm : la légèreté de la caméra permet au réalisateur et à son chef opérateur Denis Lenoir de circuler entre les personnages, de chorégraphier les dialogues sans recourir au champ-contrechamp, de rendre les atmosphères nocturnes des rues parisiennes ou des intérieurs chichement éclairés. Cette sensation de fluidité tient aussi aux interprètes : Jeanne Balibar fait de l’abandon de Jenny une situation de comédie qui éloigne son personnage de la déploration, Virginie Ledoyen laisse libre cours à la violence hédoniste de son personnage, Mathieu Amalric – qui était déjà l’alter ego officiel d’Arnaud Desplechin – étend encore un peu son registre de séducteur accidentel. Sous nos yeux, la comédie se mue en une élégie, gagnée qu’elle est par la mort Cette comédie existe, on en sent la chaleur, la drôlerie.

Sous nos yeux, elle se mue en une élégie, gagnée qu’elle est par la mort.

Dès le début du film, on apprend qu’Adrien est atteint d’une maladie que le scénario se refusera toujours à nommer (on en était à la troisième décennie de la pandémie de sida). Le romancier écrit lui-même sa disparition, distendant les liens, se détournant de ses amis le temps d’une liaison avec Vera, une lycéenne (Mia Hansen-Love). Si le film se fait plus grave, plus charnel, Olivier Assayas refuse toujours la pesanteur. Il emporte les vivants dans des cercles concentriques de plus en plus larges : l’une est à Londres, l’autre est à l’île d’Yeu. En même temps que celui du deuil, ils font l’apprentissage de l’après, de la vie qui continue. Gabriel écrit les Mémoires d’un homme politique (ce qui permet à Catherine Mouchet de faire une apparition saisissante dans le rôle de l’assistante de ce dernier) et aspire à devenir ce qu’Adrien ne fut jamais – un romancier à succès –, Jenny découvre la vie en solo, Vera continue de grandir. 

Vu de ce siècle-ci, on sait aussi qu’aucun d’entre eux ne sait vraiment ce qui les attend. Vingt ans plus tard, Olivier Assayas vient de réaliser Doubles vies, également situé dans le milieu de l’édition. Une fois encore, il a fait se mouvoir une constellation de personnages, animés par le désir ou l’ambition. Le nombre de volumes vendus a moins d’importance que le nombre de clics, on ne peut plus vraiment disparaître ou oublier puisque l’existence numérique est immarcescible (un phénomène qu’Assayas met en scène avec constance et lucidité, de Demonlover en Personal Shopper). Comédie pure, Doubles vie, qui met en scène la numérisation des sentiments, de la création, est un film finalement plus triste que Fin août, début septembre, qui faisait de la mort une part essentielle de la vie.

 

Le Monde