Hicham Rahil : « Le roi fait des efforts, c'est la classe politique marocaine qui ne suit pas »

Avant de présider la longue cérémonie d'allégeance à sa personne, le roi du Maroc, Mohammed VI, a annoncé, lundi lors de son discours à la nation, un remaniement gouvernemental à la rentrée prochaine, et a promis « une étape nouvelle » afin de réduire les « disparités criantes ». « Les infrastructures et les réformes institutionnelles, si importantes soient-elles, ne sont pas suffisantes », et, a-t-il convenu, « les progrès et les réalisations accomplis n'ont malheureusement pas encore eu des répercussions suffisantes sur l'ensemble de la société marocaine ».« Certains citoyens perçoivent sans doute mal les retombées de ces réalisations sur leurs conditions de vie, notamment en termes de satisfaction de leurs besoins quotidiens et singulièrement en ce qui concerne la fourniture de services sociaux de base, la réduction des inégalités sociales, le renforcement de la classe moyenne ». Outre un remaniement, pour apporter du « sang neuf », Mohammed VI a annoncé la mise en place d'une « commission spéciale » chargée de définir les contours d'un « nouveau modèle de développement » pour « réduire les inégalités sociales et les disparités spatiales ». Il a appelé à un « état des lieux, aussi douloureux et pénible puisse-t-il être », en souhaitant de « l'audace » pour trouver des « solutions adaptées ». Hicham Rahil*, chargé des relations internationales au sein du Centre atlantique des études stratégiques et de l'analyse sécuritaire, décrypte pour les tenants et aboutissants de ce nouveau tournant.

 

Le roi a annoncé lors de la Fête du trône un nouveau modèle de développement. Les performances économiques n'ont pas permis de réduire les disparités dans le pays  ?

Le roi Mohammed VI a en effet consacré son discours de la Fête du trône, qui marque ses 20 ans de règne, au lancement d'un nouveau modèle de développement. Il reconnaît ainsi, ce qui révèle un certain courage politique, les dysfonctionnements du précédent. Ce, malgré les efforts déployés dans ce sens. En effet, il s'est montré très pressant sur l'accélération des réformes qui n'avancent pas assez vite, ainsi que sur la nécessaire coordination entre les partenaires dans tous les domaines. Politiques publiques, les inégalités sociales et territoriales, le pouvoir d'achat du citoyen, l'emploi, la santé, la couverture sociale, le dialogue social… Ces axes étaient les principaux thèmes de ce discours, historique, qui va inaugurer, sans doute, une nouvelle ère.

Il faut toutefois préciser que la décision royale ne date pas d'aujourd'hui. Le monarque a déjà, lors de son discours à l'ouverture de la session parlementaire en octobre 2017, évoqué la nécessité de lancer un nouveau modèle de développement, reconnaissant alors que l'actuel plan est en partie un échec, notamment sur le plan social, compte tenu des inégalités qui demeurent entre les Marocains.

Cette fois, plutôt que de dresser un énième bilan, il a donné des directives pressantes, et ordonné la mise en place d'une nouvelle commission d'experts (ad hoc), qui veillera à décortiquer toutes les problématiques de l'ancien modèle et à trouver des solutions adaptées. Et ce, pour donner naissance à un « pacte social » équilibré et durable.

 

Vous l'avez rappelé, la Fête du trône revêtait un caractère particulier cette année puisqu'elle coïncide avec les 20 ans de règne de Mohammed VI. Quel bilan en tirez-vous  ?

Pour ne pas trahir l'histoire, on ne peut négliger les grandes avancées, à la fois démocratiques, économiques, et même sociales. Lors de son accès au trône en 1999, le jeune monarque est conscient des défis, énormes, qui l'attendent. Le pays est au bord du chaos, ainsi que l'avait déploré son père, feu le roi Hassan II. La transition est alors assez délicate. Pour redresser cette situation conjoncturelle et complexe, le roi Mohammed VI se voit dans l'obligation de passer à un nouveau mode de règne, en symbiose avec les grands défis nationaux et internationaux, et en prônant une « Social Democracy ».

Aussi, dès sa première année de règne, il va s'atteler à relever le défi en lançant de grandes réformes, institutionnelles et socio-économiques. À l'international, il travaille à redorer l'image du Maroc en renforçant la diplomatie parallèle. Il multiplie dès lors les efforts pour gagner de nouveaux marchés à l'extérieur, particulièrement en Afrique. Sur le plan social, il va aller à la rencontre de son peuple, pour lequel il s'est toujours montré bienveillant et accessible.

Cette nouvelle ère Mohammed VI se traduit par ailleurs par une période de grandes réconciliations, et ce, à tous les niveaux. Une réconciliation politique avec l'opposition et la gauche, après une longue rupture et une lutte acharnée entre les classes politiques et le pouvoir. Ainsi que l'intégration des islamistes dans le système politique et leur implication à la gestion publique. Une réconciliation avec les libertés : le citoyen marocain jouit dorénavant d'une plus grande marge d'expression. On le remarque notamment sur les réseaux sociaux ou à la lecture de la presse. Réconciliation également avec la culture amazighe et la diversité culturelle du pays.

Une réconciliation économique qui a donné accès aux investisseurs marocains à la production de la richesse nationale, désormais impliqués dans le développement économique de leur pays et à sa prospérité. Cette réconciliation a ouvert la porte à d'autres notamment avec l'administration, la justice, etc. Résultat, la richesse nationale a atteint un épanouissement sans précédent. Durant ses 20 ans de règne, Mohammed VI a entrepris de grands chantiers comme le port de Tanger Med, l'immense centrale solaire Noor, ou encore la nouvelle ligne de TGV… 

Une réconciliation spatiale imprégnée d'une justice et d'une équité sociale inédite. Un grand projet de régionalisation et décentralisation est lancé, ouvrant l'accès à la diversité culturelle et territoriale. En somme, à travers tous ces chantier et ces projets ambitieux, le roi a tenu à lire les maux du pays : pauvreté, chômage, inégalités sociales. Et a posé les bases d'un nouveau Maroc. Avec des réformes majeures sur le plan institutionnel, dont la promulgation d'une nouvelle Constitution en faveur des femmes avec notamment la réforme de la Moudawana (le Code du droit de la famille marocain)…

Au Maroc, la révision constitutionnelle, elle, est survenue au lendemain d'une vaste effervescence politique qui a touché presque tous les régimes arabo-musulmans, communément connue sous le nom de « Printemps arabe ». Le mouvement est vite pris en considération par le roi qui anticipe et annonce une réforme constitutionnelle majeure en 2011, allant vers un renforcement du rôle du Parlement, l'approfondissement du pluralisme, de la consolidation des droits de l'homme et des libertés individuelles, des droits de la femme, la mise en route du chantier de la régionalisation… Toutes ces avancées politiques et institutionnelles répondaient à une forte demande populaire et ont permis de donner au peuple marocain des garanties pour une vie plus digne. Et ont posé les jalons d'un décollage démocratique, économique et social.

Le plus remarquable, c'est le bilan économique, notamment en Afrique. C'est un roi profondément africain et qui le démontre. À travers la politique de coopération Sud-Sud notamment… L'Afrique est pour le Maroc un axe stratégique de ses relations internationales. Sur les plans politique, économique mais également culturel. Dans un monde globalisé, et face à la montée des économies émergentes, la Chine, la Turquie notamment, les pays africains, seuls, ne peuvent faire face. D'où la dynamique initiée par le royaume et qui invite ses frères du continent à œuvrer ensemble pour le développement de nos pays et l'amélioration des conditions de vie de nos populations. Ses nombreux déplacements sur le continent, les projets de coopération lancés dans l'éducation, l'agrobusiness, les infrastructures, traduisent la volonté de Mohammed VI de mettre en place un modèle de coopération intra-africain gagnant-gagnant qui rompt avec les approches développées par les autres partenaires de l'Afrique héritières du néo-colonialisme qui s'est traduit par un accaparement des richesses du continent davantage que par une création de richesses locales.

Pour cette raison, le retour du Maroc au sein de sa famille africaine, au sein l'Union africaine, illustre le raffermissement des relations bilatérales du royaume, avec un grand nombre des pays du continent.

 

L'expansion du Maroc en Afrique, devenu le premier investisseur en Afrique francophone, cela dit, heurte les intérêts économiques français sur le continent. L'amitié entre les deux pays reste solide  ?

Effectivement, le Maroc se positionne aujourd'hui comme un leader en matière d'investissement stratégique sur le continent africain. En effet, sur les vingt dernières années, les investissements marocains en Afrique se sont considérablement multipliés, grâce notamment aux investissements réalisés dans le secteur financier, la banque et les assurances en particulier.

Cela sans remettre en question l'« éternelle » amitié franco-marocaine. Le continent africain est vaste, immense et ouvert à tous les investisseurs, chinois, américains, marocains ou français. N'en déplaise à certains qui voient le Maroc comme un concurrent et s'obstinent à ternir son image comme on a pu le voir récemment dans certains médias français.

Il est triste et désolant de voir certains journalistes, bafouant les règles de leur profession, qui reposent sur la recherche, la vérification, et l'analyse des faits pour les porter à l'attention du public, sans doute poussés par des sentiments jaloux, haineux, ou pis, au profit d'une personne ou d'une entité, trouver du plaisir à s'immiscer dans les affaires internes du roi, commentant sa vie privée, et s'attaquer à sa personne, au lieu de s'intéresser à sa politique, ses réalisations, ses réformes…

Pour en revenir à l'amitié entre nos deux pays, c'est une relation très singulière que celle qui lie la France et le Maroc. J'évoque à la fois des « intérêts partagés », des « valeurs communes » et « une grande confiance mutuelle ». Cette solide et historique relation repose non seulement sur l'histoire ou les liens qui unissent les deux États, mais aussi sur des réseaux constitués à travers le temps. Elle est donc faite de « proximité et d'intimité ».

 

 

 

RFI