Jean-Pierre Elong Mbassi «Le développement durable est l’unique option pour l’Afrique»

La préoccupation centrale du sommet Africités sera le développement durable. Pourquoi les collectivités locales africaines doivent-elles s’engager dans cette voie?
C’est toute l’Afrique, et pas seulement les collectivités locales, qui doit se tourner vers le durable. Le chemin que les pays développés et les pays émergents ont suivi ne peut pas être celui de l’Afrique. En 2100, le continent sera le plus grand foyer humain du monde. Par conséquent, les Etats africains ne peuvent pas se permettre de faire les mêmes erreurs que les autres. Le développement durable et inclusif est l’unique option possible pour l’Afrique d’autant qu’elle sera salutaire pour le monde entier.

Quelle sera la teneur des échanges à Africités?
La transition vers le développement durable est d’abord portée par un débat sur la transition démographique. Il faut que, pour une fois, la question de la femme africaine, des jeunes dans le développement soit sérieusement posée. Il faut aussi que la question de la migration soit réellement débattue. Quelques jours après Africités, le Maroc et l’Allemagne présideront la conférence des Nations Unies en vue de la mise en place d’un pacte mondial de la migration.

Ensuite, nous avons le problème du climat. Les Africains doivent se prendre en main et ne rien attendre de personne. Le dernier rapport du GIEC indique que les engagements des Etats dans les contributions nationales dans le cadre de l’accord de Paris aboutissent à plus de 3 degrés de réchauffement de la planète à l’horizon 2100. Or, les experts nous disent qu’au-delà de 2 degrés, on ne peut plus rien prévoir en matière de climat et les phénomènes extrêmes devraient se multiplier. Si les Etats développés qui ont créé le problème – l’Afrique ne contribue au réchauffement climatique qu’à hauteur de 4% maximum – sont inconscients… 

L’économiste égyptien Samir Amin disait que le monde ne change qu’à partir de sa périphérie, jamais en son centre. L'Afrique a la responsabilité de bifurquer. Quand elle l’aura fait, le monde suivra. Il y a déjà des germes de ce changement. L’exemple le plus accompli d’économie circulaire à partir du secteur agricole est au Bénin, c’est le projet Songhaï. Les Chinois, les Sud-Américains, tout le monde vient voir comment ils ont procédé. 

La sécurité et la souveraineté alimentaires sont à notre portée. Les Etats africains ne peuvent pas se permettre de laisser leurs terres aux Chinois, aux Turcs ou encore aux Saoudiens, alors même qu’ils doivent nourrir leurs populations. C’est incroyable que l’on dépense autant en produits d’importation pour subvenir aux besoins alimentaires des populations sur un continent qui dispose du plus important contingent de terres agricoles saines au monde. A partir de l’agriculture, il est possible de bâtir une économie circulaire.

Enfin, dernier point: la planification urbaine. Les villes constituent des opportunités extraordinaires de développement, mais seulement si elles sont bien gérées. Dans cette optique, nous demandons à l’Union africaine d’organiser un sommet sur l’urbanisation. 

 

 

Où en est la décentralisation en Afrique?
L’Afrique compte 13.889 communes qui rassemblent 350 millions d’habitants. En somme, le tiers de la population africaine relève d’une collectivité locale contre pratiquement 90% en Europe et en Amérique du Sud. En d’autres termes, deux tiers des Africains n’ont pas encore le bénéfice d’être représentés par des élus locaux. Les populations sont gérées en direct par les autorités nationales. La décentralisation n’a pas encore atteint le régime de croisière que nous espérons même si les Etats poussent déjà des cris d’orfraie. 

Quel est le principal obstacle à ce processus?
L’incompréhension de ce qu’est un Etat ! Nos Etats ont été essentiellement mimétiques. Ils ont la couleur d’un Etat, un drapeau, une armée, une équipe nationale de football… Mais les Etats africains n’en sont pas vraiment parce qu’ils ne sont pas le produit d’une négociation avec les populations. Les colonisateurs sont partis et ils ont été remplacés. Résultat: la logique coloniale n’a jamais quitté nos Etats alors qu’elle était une logique d’extraction et non de développement.

La décentralisation constitue ainsi une seconde chance et une seconde indépendance parce qu’elle permet de négocier le rapport des populations au pouvoir public. Pendant la colonisation, les populations africaines se sont vu imposer des pouvoirs politiques externes et les modes d’organisation préexistants ont été mis de côté. Ce fonctionnement n’a pas été remis en cause par les indépendances. La décentralisation a le mérite de remettre, à chaque fois, cette problématique à l’ordre du jour. A savoir comment concilier la quête de l’unité nationale et la diversité des composantes nationales. Une équation que la plupart des pays africains n’ont pas encore su résoudre. Personne ne peut y échapper: c’est l’histoire de l’Amérique, de l’Europe, de l’Asie… et de l’Afrique.

Les collectivités locales trouvent des solutions qui ne semblent pas être prises en compte par l’Etat central. Comment peuvent-elles être plus persuasives pour le bien de l’ensemble des citoyens?
«Tout ce qui t’arrive est de ta faute», affirmait mon père. Il est temps de prendre nos responsabilités pour que les choses changent. Les collectivités locales sont les institutions publiques les plus proches des citoyens. Ce qu’on leur demande, c’est de savoir bâtir des coalitions locales pour se faire entendre. Pourquoi les Etats ont-ils voulu la décentralisation? Tout simplement parce que l’ouverture du marché politique vers les collectivités locales était un moyen de faire baisser une pression trop forte sur certains postes nationaux. Il appartient aux collectivités locales de transformer cette ouverture en outil d’influence. Aucun pouvoir ne se donne, il se prend!

Les collectivités locales africaines sont-elles aujourd’hui capables de prendre le pouvoir, du moins de se faire entendre des Etats?
Absolument ! Et il a y a déjà un exemple. Lorsque nous avons entamé les discussions sur une charte africaine de la décentralisation, beaucoup d’Etats nous ont demandé pourquoi nous voulions faire de la décentralisation, une problématique nationale selon eux, une question panafricaine. Mais en 2014, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine ont adopté la Charte africaine des valeurs et principes de la décentralisation. Ce résultat a été obtenu parce que nous avons créé un rapport de force tel qu’il était impossible de refuser aux collectivités locales le droit d’interpeller leurs gouvernements quant à la mise en œuvre de la décentralisation. Nous sommes même parvenus à faire établir un Haut conseil des collectivités locales comme organe consultatif de l’Union africaine pour porter la voix des autorités locales au sein de l’organisation panafricaine. On gagne quand on fait jouer les rapports de force, pas quand on passe son temps à se plaindre.

Et en matière de financement?
C’est la pression que les collectivités locales feront sur les Etats qui va permettre qu’une grande partie des ressources financières disponibles leur soient redistribuées. Notre philosophie est la suivante: ce n’est pas la peine que l’argent monte au niveau national pour redescendre ensuite à l’échelon local. En Suisse, il n’y a aucune relation entre les citoyens d’un canton suisse et l’Etat. Les citoyens paient leurs impôts à leur canton qui reverse, à son tour, un impôt à l’Etat. Cette identification des Suisses à leur canton donne une citoyenneté plus solide et un Etat tout aussi solide. Le principe de subsidiarité (le fait de résoudre les problèmes au plus près des populations concernées) est probablement celui qui porte le mieux la perspective d’une démocratie solide. Les Etats les plus solides et les plus stables sont ceux qui sont les plus fortement décentralisés. Cela se vérifie partout dans le monde.

 

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