Laure Mafo, une voix franco-africaine en Corée

Laure, solaire, sait captiver son auditoire : les éclats de rire sont généreux, l'humour pointe à chaque coin de phrase et, surtout, la passion transparaît clairement à travers un discours empreint d'humilité. Pas étonnant qu'en l'espace de deux ans elle ait conquis les cœurs, en Corée comme ailleurs. Alors que la K-pop (pop coréenne) s'est imposée un peu partout dans le monde, Laure Mafo, elle, ne jure que par le pansori. Ce genre musical s'inscrit dans la tradition universelle des légendes et chants narratifs transmis par les griots et les bardes. Elle découvre cette discipline par hasard au Centre culturel coréen en 2015, lors d'un stage donné par Min Hye-sung, spécialiste reconnue de pansori. Sa voix et les émotions qu'elle véhicule fascinent Laure, qui finira par quitter la France et son emploi de contrôleur de gestion pour se former auprès de Min Hye-sung en Corée du Sud.

Avant ce stage, la jeune Française n'avait jamais reçu de formation musicale ni même rêvé de devenir chanteuse. Aujourd'hui, elle enchaîne les représentations et n'envisage pas son avenir ailleurs que sur scène, à prêter sa voix puissante aux personnages qu'elle incarne.

Cameroun, France, Corée du Sud… une trajectoire singulière
Laure est née au Cameroun et y a vécu jusqu'à ses 10 ans, avant de s'installer en France avec sa famille. L'éducation qu'elle a reçue là-bas l'a aidée à s'adapter en douceur à sa nouvelle vie. «  Le sens de la hiérarchie est fort aussi en Afrique. Au Cameroun, quand on est petit, on nous apprend comment nous adresser aux aînés », explique Laure. « Nous aussi, on serre avec nos deux mains la main d'un aîné, et on ne doit pas être le premier à tendre la main. Quand un professeur arrive, tu te lèves automatiquement pour lui laisser la chaise. Quand ton responsable te dit de faire quelque chose, tu le fais. » Cette « proximité culturelle » qu'elle a découverte lui a permis de s'intégrer facilement chez Samsung, où elle a travaillé pendant trois ans quand elle vivait encore en France, puis en Corée de Sud. Pour Laure, « l'Afrique est culturellement plus proche de l'Asie que de l'Europe ».

En juillet prochain, la jeune femme va s'envoler avec sa prof de pansori pour le Cameroun. Elles donneront notamment un concert à l'ambassade de Corée du Sud, à Yaoundé. « J'avais rêvé de pouvoir faire du pansori devant ma famille au Cameroun pour qu'ils voient comment je chante. Les Camerounais ne connaissent pas trop la Corée, donc je vais leur présenter le pays et le pansori.  » Laure profitera de ce séjour pour faire découvrir à Min Hye-sung la musique traditionnelle camerounaise : « Elle me demande souvent : C'est comment, la musique traditionnelle ? Moi, je connais quelques petites chansons, bien sûr, mais ce sera différent de la lui montrer en vrai et de lui faire aussi découvrir le Cameroun, la culture, lui faire rencontrer ma famille.  » Ce dernier point est important pour Laure, car les deux femmes ont noué des liens forts. « Avec le pansori, j'ai voulu entrer dans son monde et elle m'a bien accueillie. Ce voyage au Cameroun, c'est l'occasion pour elle de voir mon monde, voir où j'ai grandi, d'où je viens. C'est une opportunité que je n'aurais jamais crue possible.  »

Mais, avec Laure, l'inattendu semble presque être la norme. En mars dernier, elle a été invitée à donner un concert à Séoul pour la cérémonie d'ouverture du Festival de la francophonie en présence d'une quinzaine d'ambassadeurs. Selon le Korea Times, la jeune femme a fait sensation avec son interprétation en français d'un célèbre morceau de pansori, « Chunhyangga ». Cinq mois plus tôt, elle avait été conviée à se produire au palais de l'Élysée à l'occasion de la visite du président coréen Moon Jae-in ! Laure a vécu cette expérience un peu surréaliste avec un naturel qui lui fait dire aujourd'hui en riant qu'elle devait être « en pilotage automatique ». De fait, la soirée a été riche en émotions et Laure en fait le récit avec son bagout habituel : l'arrivée en hanbok (tenue traditionnelle coréenne) sur le tapis rouge, le protocolaire dîner d'État, l'invitation à rejoindre Emmanuel Macron à la table d'honneur, l'échange avec le président francais qui lui confie « avoir beaucoup entendu parler » d'elle, les encouragements du président coréen à «  persévérer » dans son apprentissage du pansori, et pour finir ce selfie improbable avec les deux chefs d'État et leurs épouses respectives. La chanteuse n'oubliera pas de sitôt cette soirée.

Un enthousiasme contagieux
Lorsqu'elle a annoncé à ses proches son envie de partir, beaucoup se sont inquiétés. Une amie coréenne a même tenté de l'en dissuader. Puis, devant son obstination, presque tous ont fini par la soutenir. La première année à Séoul a été « hyper cool  », car la jeune femme a été chaleureusement accueillie par ses amies coréennes rencontrées à Paris et sa professeure de pansori.

Depuis, Laure est devenue un visage familier en Corée du Sud. On la reconnaît souvent dans la rue et il est courant qu'à la fin d'un spectacle des « grands-mères » viennent la féliciter. La jeune femme s'est fait connaître du grand public grâce à son passage dans l'émission sud-coréenne My Neighbor Charles. Ce programme de la chaîne publique KBS dévoile le quotidien des étrangers qui vivent en Corée. La Française s'est notamment distinguée par sa bonne humeur et sa combativité face aux difficultés financières rencontrées. Après l'avoir vue sur KBS, un couple de Coréens a d'ailleurs décidé de la soutenir dans son projet en lui payant ses cours de langue.

Ils ne sont pas les seuls à avoir spontanément cherché à aider la jeune expatriée, qui est consciente d'avoir « eu beaucoup de chance jusqu'à maintenant ». « Quand tu crois vraiment en ce que tu veux faire et que tu le montres, les gens finissent par adhérer et ils t'encouragent, analyse Laure. Je pense que, même si c'est risqué de changer de voie, quand tu fais ce que tu aimes, tu vas trouver sur ta route des gens que tu n'aurais même pas imaginé rencontrer. Peut-être que j'ai montré que j'avais vraiment envie de faire ça.  »

En Corée du Sud, rares sont les étrangers à pratiquer le pansori et les médias coréens, impressionnés par son parcours, sollicitent régulièrement la jeune femme pour des interviews ou des shows télévisés. Cette notoriété a changé le regard porté sur elle. « Les gens apprennent à me connaître à travers les émissions que je fais. Maintenant, ils m'abordent beaucoup plus facilement. Je me dis que c'est important parce que ça change les mentalités. Ils voient que des Noirs peuvent s'intéresser à leur culture. Ça leur fait comprendre que ce qu'ils voient à la télé sur les étrangers n'est pas forcement vrai  ».

« J'ai une force que je ne soupçonnais même pas  »

Cette expatriation a révélé Laure à elle-même. Elle ne regrette absolument pas d'avoir quitté la stabilité et l'autonomie pour vivre sa passion : «  Ici, je vis au jour le jour. Est-ce que je vais faire une émission, un concert ? Est-ce que je serai payée, et combien ? La même situation à Paris, je pense que je l'aurais mal vécue », analyse-t-elle. Mais, à Séoul, elle ne manque pas d'ingéniosité pour trouver des solutions aux problèmes qui surviennent. « J'ai une force que je ne soupçonnais même pas, confesse la jeune femme. J'ai choisi de faire ça. Ça n'a rien à voir avec mon master en audit comptable et financier, mais, malgré les difficultés financières ou autre, je me dis : Voilà, tu aimes ce que tu fais et, derrière, il y aura toujours du positif. »

Et, lorsque Laure n'a pas le moral, c'est encore le pansori qui l'aide à remonter la pente : « Je vais dans mon école de chant et je chante super fort. Ça me permet de me libérer.  » Car, si la jeune femme a toujours le sourire et qu'elle est la première à réconforter les autres, elle aussi a des coups de blues, comme tout le monde… Sauf que sa pudeur l'empêche de le montrer. « Je parle beaucoup, mais pas des sujets vraiment sérieux. Si je suis contente, je rigole. Si je suis triste, je rigole. Exprimer mes sentiments, je ne sais pas faire. Quand on chante le pansori, on exprime toutes sortes d'émotions. Si on fait une chanson triste, la prof nous dit qu'il faut vraiment montrer cette tristesse-là, donc tu peux te lâcher. Je me dis que c'est peut-être le seul moment où je peux me dévoiler sans que les autres s'en rendent compte.  »

De bien des façons, sa passion pour le pansori l'a fait grandir en lui permettant de s'ouvrir à elle-même, mais également aux autres. L'un de ses premiers bons souvenirs en Corée est un stage de pansori qu'elle a suivi avec sa prof. Lors de ces stages, les élèves vivent tous ensemble dans une maison hors de Séoul et se lèvent à 5 heures du matin pour aller chanter à pleins poumons dans la montagne. Cette expérience, que Laure compare à un « temple stay » (un séjour dans un temple bouddhiste), crée du lien entre les étudiants. « Ça m'a permis d'être moins timide. Je me suis dit que je pouvais quand même arriver à communiquer avec les autres, même avec le faux coréen que je parlais à l'époque », raconte-t-elle en riant.

Depuis qu'elle vit en Corée du Sud, Laure Mafo a le sentiment d'être à sa place. « Quand je vois les gens, ce qu'ils pensent, leur approche de la culture, j'ai l'impression d'avoir vraiment trouvé le lieu où je devais être, l'endroit auquel j'appartiens.  ». Ses prochains objectifs ? Passer en octobre l'examen pour intégrer l'une des grandes universités coréennes qui enseignent le pansori… et devenir professionnelle.

le point