Philippe Katerine, laissez-le rapper

Il s'est assis dans les studios de Skyrock comme chez lui : pull de Noël rouge sur le dos et bob sur la tête. Puis Philippe Katerine s'est mis à chantonner dans le micro « je ne suis pas un héros » sur une douce mélodie. À ses côtés, les rappeurs Lomepal, Roméo Elvis et Alkpote ont déjà leurs habitudes à Planète rap, l'émission de Fred Musa. Les poètes quinquagénaires à moustache, en revanche, s'y font beaucoup plus rares.

Le chanteur n'a jamais caché son attrait pour le hip-hop. Depuis quelques années, il s'y est même frayé un chemin. « À Planète Rap, il s'est fondu dans la masse, comme un caméléon, se souvient Fred Musa. Pour moi, quand tu regardes ses textes, c'est un rappeur. » On l'a d'abord vu collaborer avec Lomepal sur son album Jeannine. Ce dernier ne cache pas son admiration pour Katerine : « Je l'écoutais beaucoup avec mon ex. Il n'y a rien de plus intéressant que de ramener un univers comme le sien sur un album de rap. Il est super fort en mélodie, pour peu qu'on aime son style très marginal. »

 

Duos avec Lomepal et Alkpote

 

Plus récemment, l'auteur de « Louxor, j'adore » (2005) a aussi collaboré avec MC Circulaire sur « 85 rouge et noir », sorte d'hymne à la Vendée en soutien au club des Herbiers qui a joué la finale de la Coupe de France en 2018 face au PSG (perdue 2-0), puis avec Alkpote sur « Amour », sorti en mai dernier. Un duo qui détonne tant les univers des deux artistes sont opposés. D'un côté, un personnage aux textes trash, dans l'outrance, voire l'insulte permanente. De l'autre, un auteur à fleur de peau, tout sauf macho. Katerine rigole encore de leur première rencontre dans le Planète rap de Lomepal : « Dans mon freestyle, je parle de ma grand-mère et lui dit “pute !”, je me dis “quelle horreur”  ! J'étais estomaqué, quel toupet quand même ! Bon, je n'avais pas trop envie de lui péter la gueule, c'est pas mon genre… »

Fin juin 2019, leur clip cumule près de deux millions de vues sur YouTube. Une réussite qui n'étonne pas Fred Musa : « J'avais senti des regards amoureux entre eux. » « En creusant ses textes, j'ai trouvé un poète, explique Katerine. Ça passe par bien des biais, par l'obscénité, la transgression, comme Georges Bataille dans la poésie. D'ailleurs, je ne pense pas que l'art soit le lieu de la vertu. » Il cite une phase d'Alkpote : « J'ai pas trouvé la recette, je veux pas qu'on me rejette. » « Je vous assure qu'il y a quelque chose de déchirant chez ce garçon. »

 

Farouche défenseur de l'auto-tune

 

Mais quelle mouche a donc piqué Philippe Katerine, lui qui s'est déjà essayé à la pop, au rock et à l'électro pendant des décennies  ? Nous lui avons posé la question, dans une maison du quatorzième arrondissement de Paris. Katerine arrive légèrement en retard, lunettes de soleil rondes sur le nez. Il a troqué le bob pour une casquette sur la tête et porte une chemisette noire.

L'artiste assure la promotion de Yves, comédie de Benoît Forgeard, où il tient un second rôle. L'histoire d'un rappeur raté (joué par William Lebghil) qui va trouver une seconde vie grâce à un frigo intelligent et à l'auto-tune, ce logiciel informatique inventé dans les années 1990 et détourné par les rappeurs pour modifier leur voix (Travis Scott, Migos, PNL, Jul…). Un procédé souvent mal compris et méprisé. « Les gens ont l'impression de se faire flouer. Ça me rappelle les années 1930, quand Jean Sablon inaugurait le micro en France. Les gens étaient scandalisés, ils pensaient que c'était de l'arnaque. Alors que c'est juste une aide à la personne », s'étonne Philippe Katerine d'une voix douce.

Lui-même a récemment découvert la musique assistée par ordinateur (MAO) et le logiciel GarageBand sur lequel il passe des nuits à bidouiller des mélodies. À propos d'auto-tune, il nous confie son admiration pour le duo PNL : « Ça a tout de suite été un énorme coup de cœur, s'exclame-t-il. C'est comme si on changeait les couleurs de la télé. Le monde n'a plus le même tempo, c'est une révolution absolument romantique. » Il ne croit pas si bien dire : les rappeurs des Tarterêts (91) ont déjà dépassé les 200 000 ventes avec leur album Deux frères, sorti en avril dernier.

Philippe Katerine veut-il être à la mode ? Ce n'est pas son genre. En témoigne sa coupe de cheveux à la Léo Ferré, si anachronique. Est-ce par opportunisme, depuis que le rap est devenu le genre musical le plus écouté en France ? « J'aime beaucoup le rap quand il est perméable, comme quand Outkast mettait du violon et du piano dans ses albums, raconte-t-il. Bon, moi je réagis comme ça. Mais d'autres serrent les fesses en attendant que ça passe. »

 

De Public Enemy à Koba la D

 

Avant d'écouter PNL, Nusky ou la rappeuse belge Shay dont il est fan, l'enfant de Chantonnay, en Vendée, a été biberonné à l'émission H.I.P H.O.P de Sydney, dans les années 1980 : « À l'époque, on écoutait plutôt du folk et du hard rock. Donc le rap, comme tous les enfants ruraux de mon âge, je l'ai découvert à la télévision le dimanche. C'était des gens en survet qui rappaient en freestyle, et qui dansaient. Je regardais ça absolument éberlué avec toute la famille. Parfois, on se foutait de leur gueule. Mais on était complètement accros à certains invités comme Afrika Bambaata. » Le jeune homme développe son éclectisme. Si bien qu'à l'adolescence, Philippe Katerine écoute autant des groupes de rappeurs comme Public Enemy ou Eric B. and Rakim que de la pop indie.

Aujourd'hui, il peut disserter des heures sur les Américains Tyler the Creator et Kanye West : « J'aime leurs audaces, Kanye West fait des choses extraordinaires, sombres parfois, mais aussi hyper classes. Il réinvente les codes. Tyler, il a sorti Igor (son dernier album), c'est dans les harmonies plus californiennes, où je me retrouve. Et puis ses clips me rendent fou, il en a gros sur la patate ! » lance-t-il, admiratif.

 

« La chanson française commençait à sentir le vieux slip »

 

En France, l'artiste a attendu l'éclosion d'Orelsan pour prendre ses marques il y a une dizaine d'années. Depuis, le rap a explosé dans l'Hexagone. Il est devenu le genre le plus écouté sur les plateformes de streaming. Katerine a d'ailleurs sa propre hypothèse sur le phénomène : « C'est comme un tsunami qui vous tombe dessus. On peut comparer ça avec l'arrivée du twist et les yéyés dans les années 1960 qui ont ravagé Brel et Brassens. Les yéyés ont apporté une fraîcheur soudaine. Pareil pour le rap ! Et il faut avouer que la chanson française est trop policée, voire hypocrite. Les chanteurs se font passer pour des gens trop vertueux dans leurs textes, c'est devenu une maladie. Ça commençait à sentir le vieux slip. Quand vous avez des jeunes qui arrivent, c'est hyper stimulant. Vous avez envie de tout exploser. »

À 51 ans, Katerine assume son statut de fan de rap : « Là, j'écoute Koba la D. J'adore son phrasé. Vraiment, on le reconnaît tout de suite, c'est comme un chien qui a avalé un os de travers, analyse le chanteur. Il a un côté personnage de dessin animé pop, un aspect enfantin, presque féminin. Ça me rappelle TTC même si c'est du rap de iencli ! » Rien à dire, Philippe Katerine a les expressions du moment. Il écoute aussi Steve Lacy, le guitariste du groupe The Internet ou encore Shay, dont il raffole. Son prochain album prévu pour novembre 2019 comprendra d'ailleurs des collaborations avec des rappeurs français, dont il tait les noms : « Ça ne sera pas une grande surprise », confesse-t-il. Le chanteur a mis plus d'un an à réaliser ce disque et il s'envole fin juin aux États-Unis pour le masteriser. Qui sait s'il ne passera pas par le studio de Booba, à Miami...

 

Le Point