Vingt-cinq ans du tunnel sous la Manche : les lubies souterraines d'Aurélien Bellanger

Avant le Brexit fut un temps où les tunnels et les ponts étaient à la mode en Europe. Il y a 25 ans, François Mitterrand et Elizabeth II coupaient côte à côte le ruban bleu blanc rouge de l'incroyable tunnel qui reliait leurs deux pays. « No longer an island », titrait, en France, Libération. « Le continent n'est plus coupé du monde », s'amusait, en retour, la presse britannique.

Que reste-t-il aujourd'hui de cette journée historique ? Le tunnel a-t-il failli, lui qui était censé rapprocher les peuples ? Où les hommes doivent-ils percer les tunnels de demain ? Âgé de 14 ans au moment de l'inauguration, le romancier Aurélien Bellanger a accepté de creuser dans sa mémoire et de convoquer ses souvenirs d'adolescent. L'auteur de L'Aménagement du territoire (éd. Gallimard), du Grand Paris (éd. Gallimard) et de la pièce 1993, qui se déroule à Calais lors des derniers mois de travaux du tunnel sous la Manche, revient sur sa relation particulière avec la gigantesque structure souterraine. Et il dévoile les noms des tunnels qui le font encore rêver.

Qu'avez-vous ressenti la journée du 6 mai 1994 ?

Aurélien Bellanger : Je me souviens d'un événement mondial, d'une fierté patriotique franco-anglaise équivalente au Concorde. J'étais abonné à Sciences et vie junior et j'avais suivi pas à pas, grâce au magazine, l'avancée des travaux. L'image la plus forte reste pour moi la jonction des deux gigantesques tunneliers. Puis la poignée de main entre l'ouvrier français et anglais qui s'échangent des drapeaux. Depuis, il n'y a guère eu que la ligne de tram qui relie Strasbourg à Kehl, en Allemagne, mais c'est surtout symbolique et malgré l'histoire contemporaine, la rivalité avec l'Allemagne m'a toujours paru moins forte qu'avec l'Angleterre. Avec le tunnel, j'ai cru à la fin de cette rivalité.

Vingt-cinq ans plus tard, que vous inspire ce tunnel ?

Ce tunnel, c'était une succession de points à relier qui devait in fine aboutir à un projet fédéraliste européen. Même si ce n'était pas dit comme ça et que les Anglais ne l'auraient pas supporté. Le vrai projet était celui-là et il est suffisamment mort pour que personne ne reprenne l'anniversaire du tunnel pour en faire un argument de campagne en vue des élections européennes. L'Europe à l'époque n'avait de sens que quand elle tendait vers une intégration toujours plus étroite. Depuis le référendum de 2005 puis le Brexit, on voit que ce n'est plus le cas.

Le tunnel est presque un organisme vivant, il demande des soins constants. L'avez-vous souvent emprunté ?

Assez peu, l'Eurostar coûte très cher. Mais je l'ai beaucoup observé. Je suis plus un admirateur qu'un utilisateur. Je suis souvent allé à pied à Calais avec Julien Gosselin (le metteur en scène de 1993) pour préparer notre pièce sur Calais. C'est fascinant, le tunnel est un monument très discret, presque invisible. Il n'est radicalement pas mis en scène, contrairement à d'autres structures du même genre. Il n'existe d'ailleurs que deux-trois endroits à Calais d'où on aperçoit le tunnel. Et quand on voit ses énormes souffleries, côté français comme à Douvres, on se dit que le tunnel est presque un organisme vivant, il demande des soins constants.

Gare du Nord ou Saint-Pancras, laquelle a vos faveurs ?

La gare londonienne est une débauche de luxe, on a l'impression d'arriver sur un yacht. La gare du Nord est, elle, mal organisée et mal exploitée. Pourtant, la gare du Nord est un magnifique bâtiment, je suis obligé de reconnaître que c'est elle que je préfère.

Et elle n'est qu'à 2 h 30 de sa rivale moderne...

C'est spectaculaire, vertigineux. Il y a 100 ans, Londres et Paris étaient un peu les deux capitales du monde. Se dire qu'elles se retrouvent à l'état de conurbation, que les deux villes sont devenues la même ville, c'est fascinant.

Le fait que l'A86 ne soit pas bouclée était un grand vide dans mon adolescence. Quel est, dans le monde, votre tunnel préféré ?

La portion de l'A86 duplex entre Rueil et Vélizy. C'était un grand vide dans mon adolescence, le fait que l'autouroute A86 ne fasse pas une boucle complète autour de Paris. Depuis quelques années, la rocade est achevée par ce tunnel magnifique à deux niveaux, cela me réjouit. Aujourd'hui, je repense avec émotion que j'ai vécu une époque où l'A86 n'était pas finie. C'est comme un roman qui s'achève à très long terme. Autrement, quand je quitte Paris pour aller en Normandie, je ne prends jamais l'A13, pourtant gratuite, car l'A14 possède un très beau tunnel qui passe sous la forêt de Saint-Germain-en-Laye. Enfin, j'aime beaucoup le tunnel Malmö-Copenhague. Un pont suspendu qui bascule en tunnel via une île artificielle. L'objet est génial. La route rentre dans la mer.

L'Europe a donc encore un certain goût pour les tunnels…

Je pense que l'on finira par concevoir un grand tunnel pour désenclaver le sud de l'Europe. Il relierait grosso modo l'Albanie à l'Italie. La Suisse a, elle, déjà bien réussi. Le pays a fait cette opération magique de devenir, malgré sa géographie impossible, l'une des vraies pièces centrales de l'Europe, pouvant aider à la réconciliation du sud et du nord du continent. Peut-être pourra-t-on régler ce vieux schisme luthérien, qui a bientôt cinq siècles ? Le projet d'intégration peut renaître par les infrastructures dans ce vieux continent d'ingénieurs.

L'Europe devrait rouvrir sa mer intérieure. Aujourd'hui en plein Brexit, à quels projets rêvent les adolescents de 2019 ?

En termes de projet gigantesque et international, je ne vois que le Cern (l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire) et son accélérateur de particules. Un projet transfrontalier beaucoup trop cher pour un pays seul. Sinon, l'Europe a annoncé il y a juste quelques jours l'Airbus des batteries, les véhicules électriques et autonomes ayant de grandes chances d'être la technologie du XXIe siècle. C'est peut-être plus modeste et moins clinquant, mais ce sont les seuls équivalents que je vois.

Et quel serait enfin votre tunnel idéal ?

Le vrai sujet aujourd'hui, c'est la Méditerranée. L'Europe devrait rouvrir sa mer intérieure, comme l'a fait sans problème pendant 1 000 ans l'Empire romain. On pourrait commencer par un tunnel à travers le détroit de Gibraltar vers le Maroc avant de le doubler par un autre qui relierait la Sicile à la Tunisie. La crise des migrants ne devrait pas nous effrayer. Surtout que la Chine fait passer ses nouvelles routes de la soie par l'Afrique et investit en masse sur la rive sud de la Méditerranée.

 

Le Point